— Je suis en fauteuil, pas sans ambitions.
Elle rit à nouveau.
Puis elle posa une main sur son cœur.
— Prenez soin de vous. Et n’oubliez pas votre tableau des victoires.
Maxime leva un petit carnet devant la caméra.
— On l’a gardé.
Léa sourit.
— Alors, continuez à le remplir.
L’appel prit fin quelques minutes plus tard.
Les deux frères restèrent devant l’écran noir.
Antoine s’approcha.
— Elle vous manque.
Ce n’était pas une question.
— Oui, répondit Maxime.
Hugo ajouta :
— Mais on ne veut pas qu’elle revienne juste parce qu’elle a peur de nous décevoir.
Antoine acquiesça.
— Vous avez raison.
Maxime le regarda.
— Papa, tu sais ce qu’elle faisait vraiment avec nous ?
Antoine s’assit.
— J’aimerais que tu me l’expliques.
Le jeune homme ouvrit le carnet.
Les pages étaient couvertes de dates, de petits dessins, de cases cochées et de phrases écrites à la main.
— Au début, on pensait qu’elle voulait nous faire travailler davantage. Comme tous les autres.
Il tourna une page.
— Mais elle ne cherchait pas à nous rendre parfaits. Elle voulait qu’on retrouve des choses qui nous appartenaient.
Hugo prit le carnet.
— Elle nous demandait ce qu’on voulait faire avant l’accident. Pas ce que les médecins disaient qu’on devait faire maintenant.
Il montra une liste.
— Maxime voulait reprendre la photographie. Moi, je voulais apprendre à composer de la musique.
Antoine fronça les sourcils.
— Tu m’avais dit que tu ne voulais plus jouer.
— Parce que chaque fois que je jouais, tu me demandais si je progressais assez vite.
Antoine resta silencieux.
Hugo poursuivit :
— Léa ne nous demandait pas si on allait retrouver exactement notre vie d’avant. Elle nous demandait ce qu’on voulait construire avec celle qu’on avait maintenant.
Maxime tourna encore une page.
On pouvait y lire :
Cette semaine :
- Maxime a photographié le jardin sans demander qu’on lui prépare tout.
- Hugo a composé une mélodie de trente secondes.
- Les deux ont accepté de sortir prendre l’air.
- Personne n’a parlé de l’accident pendant le déjeuner.
- Ils ont ri jusqu’à en avoir mal au ventre.
Antoine fixa les lignes.
— Elle a noté tout ça ?
— Oui, répondit Maxime.
Hugo prit la parole.
— Et elle faisait autre chose.
— Quoi ?
Les deux frères échangèrent un regard.
— Elle payait une partie de sa poche pour qu’on puisse participer à des activités adaptées, expliqua Maxime. Pas pour remplacer les professionnels. Elle avait trouvé une association qui proposait des ateliers de photographie et de musique accessibles aux personnes en situation de handicap.
Antoine se redressa.
— Elle a payé pour vous ?
— Elle avait demandé l’autorisation de nous inscrire à un atelier d’essai. Mais comme tu n’étais jamais disponible pour signer les documents, elle a avancé les frais de réservation et nous a demandé d’attendre ta réponse.
Antoine sentit une nouvelle vague de honte l’envahir.
— Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé ?
Hugo eut un rire amer.
— On a essayé, papa. Mais tu avais une réunion.
Antoine ferma les yeux.
Il se souvenait de cette journée.
Il avait signé plusieurs contrats et refusé un appel de ses fils, pensant qu’il pourrait les rappeler le soir.
Il ne les avait pas rappelés.
— Je vais rembourser Léa, dit-il.
Maxime secoua la tête.
— Ce n’est pas ce qu’elle voulait.
— Je sais. Mais elle ne doit pas payer pour nous.
Hugo acquiesça.
— Tu peux financer l’association si tu veux. Mais pas pour acheter son pardon.
Antoine regarda ses fils.
— Vous avez appris beaucoup de choses auprès d’elle.
— Oui, répondit Maxime. Et maintenant, c’est à toi d’apprendre.
Le milliardaire baissa la tête.
Pour la première fois depuis quatorze mois, il ne chercha pas à reprendre le contrôle de la conversation.
Il sortit un stylo.
Puis il écrivit dans le carnet, sur la page suivante :
Aujourd’hui, j’ai écouté mes fils jusqu’au bout.
Il hésita.
Puis il ajouta :
Je recommencerai demain.
Les jours suivants furent difficiles.
Antoine fit vérifier l’ensemble des comptes de la maison et des biens familiaux auxquels Claire avait eu accès.
Il ne voulait pas tirer de conclusions hâtives.
Il voulait comprendre si l’affaire du collier était un incident isolé ou le résultat d’un plan plus vaste.
Maître Laurent demanda que les preuves soient conservées et que les témoignages soient recueillis séparément.
Les employés furent entendus.
Martine confirma les circonstances dans lesquelles Claire avait eu accès au coffre.
Deux autres membres du personnel rapportèrent des remarques humiliantes que Claire avait faites à propos de Léa.
L’un d’eux se souvenait qu’elle avait déclaré :
— Cette fille se croit indispensable parce qu’elle fait rire les garçons. Il faut lui rappeler qu’elle n’est qu’une employée.
Une autre employée expliqua que Claire lui avait demandé si Léa posait souvent des questions sur la fortune d’Antoine.
Léa n’avait jamais posé ce genre de questions.
Elle demandait seulement les horaires des séances, les coordonnées des associations et les autorisations nécessaires pour les activités des garçons.
Antoine découvrit aussi que Claire avait contacté un bijoutier pour obtenir une estimation du collier.
Elle avait présenté cette démarche comme une simple vérification de l’inventaire.
Mais elle n’avait pas informé Antoine de cette initiative.
L’avocat lui conseilla de laisser les autorités établir les responsabilités.
Antoine accepta.
Il ne voulait pas se venger.
Il voulait que les faits soient établis.
Pendant ce temps, Claire ne répondait plus à ses appels.
Elle avait envoyé un message à son frère, affirmant qu’il avait choisi une inconnue plutôt que sa propre famille.
Antoine avait répondu par une seule phrase :
Je n’ai choisi personne contre toi. J’ai choisi de ne plus fermer les yeux.
Elle ne lui répondit pas.
Une semaine après le départ de Léa, Antoine reçut un appel de Maître Laurent.
— Monsieur Delmas, nous avons retrouvé un élément supplémentaire.
— Lequel ?
— Les messages échangés entre votre sœur et son fils, Nicolas, pourraient éclairer ses motivations. Nous ne pouvons pas tirer de conclusion définitive à ce stade, mais certains passages méritent d’être examinés.