PARTIE 2 — L’ANCIEN FIANCÉ QUE PERSONNE N’AURAIT DÛ REVOIR
Claire sentit les doigts de Gabriel se refermer doucement autour des siens.
Ce simple geste aurait pu passer pour une marque de tendresse.
Pourtant, lorsqu’elle observa le visage d’Élise, elle comprit que ce n’était pas de la tendresse que cette femme venait de reconnaître.
C’était de la peur.
Une peur si soudaine, si profonde, qu’elle avait effacé en une seconde tout le bonheur soigneusement affiché sur son visage.
La mariée resta immobile au milieu de la terrasse, sa robe blanche étalée autour d’elle comme une vague de satin. Les diamants à son cou captaient la lumière du soleil, mais son teint était devenu aussi pâle que son bouquet de roses.
Antoine, qui se tenait à quelques mètres d’elle, remarqua immédiatement son changement d’expression.
— Élise ? Qu’est-ce qui se passe ?
Elle ne répondit pas.
Ses yeux étaient fixés sur Gabriel.
Lui, en revanche, semblait parfaitement calme.
Il avait cette expression tranquille des hommes qui ont appris depuis longtemps qu’une vérité peut faire plus de dégâts qu’une menace.
Claire se pencha légèrement vers lui.
— Tu peux m’expliquer ce qui est en train de se passer ?
— Oui.
— Maintenant serait un bon moment.
Gabriel tourna la tête vers elle.
— Élise et moi étions fiancés il y a trois ans.
Claire cligna des yeux.
— Tu étais fiancé à la femme qui épouse mon ex-mari aujourd’hui ?
— C’est exact.
— Et tu as pensé que c’était un détail que je pouvais découvrir en arrivant devant deux cents invités ?
— Je pensais que tu méritais de connaître cette information avant de venir. Mais je ne savais pas qu’elle réagirait comme ça.
Claire retira lentement sa main de la sienne.
— Tu ne savais pas ?
— Je ne l’ai pas vue depuis notre séparation.
— Gabriel, je suis venue ici pour éviter d’être humiliée par Antoine. Je n’avais pas prévu de devenir un personnage secondaire dans le règlement de comptes d’un autre couple.
Pour la première fois depuis leur rencontre, le visage de Gabriel perdit un peu de sa sérénité.
— Tu as raison.
Il ne chercha pas à se justifier.
Il ne lui expliqua pas qu’il avait de bonnes raisons.
Il accepta simplement son reproche.
Cette réaction déstabilisa Claire plus qu’une longue excuse ne l’aurait fait.
De l’autre côté de la terrasse, Élise finit par retrouver sa voix.
— Gabriel ?
Son ton était presque inaudible.
Antoine fronça les sourcils.
— Vous vous connaissez ?
Élise déglutit.
— Non.
Le mensonge tomba entre eux avec une telle maladresse que même les invités les plus éloignés semblèrent le remarquer.
Gabriel esquissa un sourire sans joie.
— Bonjour, Élise.
Elle serra son bouquet si fort que plusieurs tiges se plièrent entre ses doigts.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je suis invité.
— Tu n’as rien à faire ici.
Cette fois, plusieurs conversations s’interrompirent.
Une femme portant un chapeau ivoire tourna discrètement la tête vers sa voisine. Un homme près du buffet abaissa son verre. Les musiciens continuèrent de jouer, mais leur mélodie paraissait soudain déplacée dans cette atmosphère.
Gabriel regarda autour de lui.
— C’est un mariage, Élise. Pas une propriété privée dont tu peux interdire l’entrée aux personnes que tu préfères oublier.
Antoine posa sa coupe sur le bar.
— Je ne sais pas ce qui se passe entre vous, mais j’aimerais qu’on m’explique pourquoi ma femme semble avoir vu un fantôme.
Le mot « femme » fit tressaillir Élise.
Elle tourna brusquement les yeux vers lui.
— Antoine, s’il te plaît. Pas maintenant.
— Pas maintenant ? répéta-t-il. Nous sommes littéralement au milieu de notre réception de mariage. Si ce n’est pas le moment, je ne sais pas quand ce sera.
Claire aurait pu se réjouir.
Quelques minutes plus tôt, elle avait imaginé Antoine déstabilisé par son arrivée, forcé de constater qu’elle n’était ni brisée ni désespérée.
Elle avait préparé mentalement des sourires, quelques réponses élégantes et une indifférence soigneusement travaillée.
Elle n’avait pas imaginé que la femme en robe blanche serait celle qui tremblerait.
Et surtout, elle n’avait pas prévu que son propre accompagnateur aurait une histoire aussi profonde avec elle.
— Gabriel, dit-elle à voix basse, je vais te poser une question. Et je veux une réponse honnête.
Il acquiesça.
— Pourquoi as-tu accepté de m’accompagner ici ?
Il la regarda sans détourner les yeux.
— Parce que Maud m’a dit qu’un homme t’avait invitée à son mariage dans l’espoir de te rabaisser. Je sais ce que cela fait d’être utilisé par quelqu’un qui prétend t’aimer. Je me suis dit que je pouvais t’aider à traverser cette journée sans te sentir seule.
— Et Élise ?
Un silence passa sur son visage.
— Je ne savais pas qu’elle épousait Antoine avant de voir son nom sur le panneau à l’entrée du domaine.
— Tu aurais pu me le dire quand tu l’as découvert.
— Oui.
Claire inspira profondément.
— Alors ne me cache plus rien.
— Je te le promets.
Elle observa la mariée.
Élise venait de se rapprocher d’Antoine et lui parlait à voix basse, avec cette urgence fébrile des gens qui savent qu’un secret est sur le point de leur échapper.
Antoine, lui, regardait Gabriel comme s’il venait de découvrir un rival qu’il ne savait pas comment combattre.
Claire redressa les épaules.
Elle n’était pas venue pour sauver Élise.
Elle n’était pas venue pour défendre Gabriel.
Elle était venue pour se prouver qu’Antoine n’avait plus le pouvoir de décider de sa valeur.
Et elle ne laisserait personne lui voler cette victoire.
— Nous restons, annonça-t-elle.
Gabriel tourna les yeux vers elle.
— Tu es sûre ?
— Absolument.
Elle lissa le tissu vert profond de sa robe, releva le menton et lui adressa un sourire qui ne tremblait plus.
— Je suis venue pour assister au mariage de mon ex-mari. Je crois que je vais enfin avoir droit à un spectacle intéressant.
Pour la première fois depuis qu’Élise les avait aperçus, Gabriel rit doucement.