Mais elle se méfiait de ses propres impressions.
Après six années passées avec Antoine, elle avait appris qu’un homme pouvait être charmant en public et cruel derrière une porte fermée.
Elle ne voulait plus confondre l’élégance avec la bonté.
— Je vais te poser une autre question, dit-elle.
— Je t’écoute.
— Pourquoi Élise t’a-t-elle regardé comme si elle avait vu un mort ?
Gabriel baissa les yeux vers son verre.
— Parce qu’elle croit probablement que je possède encore quelque chose qu’elle veut faire disparaître.
— Les documents ?
— Peut-être.
— Et qu’est-ce qu’ils contiennent exactement ?
Il hésita.
Cette hésitation suffit à inquiéter Claire.
— Gabriel.
— Je ne veux pas t’en dire plus sans être certain de ce que je peux révéler. Ces documents concernent des opérations financières qui ont été examinées par mon avocat. Je n’ai aucune raison de les étaler au milieu d’un mariage.
Claire croisa les bras.
— Je ne te demande pas de les étaler. Je te demande de ne pas me traiter comme une idiote.
— Ce n’est pas mon intention.
— Alors ne me donne pas des réponses qui ressemblent à des portes fermées.
Il la regarda longuement.
Puis il acquiesça.
— D’accord. Je vais te raconter ce que je sais. Mais pas ici, pas devant les invités, et pas en transformant des soupçons en faits.
Claire accepta d’un mouvement de tête.
À cet instant, une femme d’une cinquantaine d’années s’approcha d’eux.
Elle portait une robe bleu nuit et tenait son sac contre elle. Son regard passait de Claire à Gabriel avec une curiosité qu’elle tentait maladroitement de dissimuler.
— Excusez-moi, dit-elle. Vous êtes bien Gabriel Moreau ?
Gabriel se redressa.
— Oui.
La femme pâlit légèrement.
— Je ne pensais pas vous revoir un jour.
Claire se tourna vers lui.
Encore une personne.
Encore un regard étrange.
Gabriel sembla reconnaître son interlocutrice après quelques secondes.
— Madame Beaumont.
— Appelez-moi Françoise, je vous en prie.
Elle jeta un coup d’œil vers l’allée où Élise avait disparu avec Antoine.
— Je suppose que vous savez déjà que ma fille se marie aujourd’hui.
— Je viens de l’apprendre.
Françoise serra les lèvres.
— Vous auriez pu prévenir quelqu’un de votre présence.
Claire sentit sa patience s’effriter.
— Madame, Gabriel n’a pas besoin de demander la permission pour assister à un mariage auquel il est invité.
Françoise se tourna vers elle, surprise par son intervention.
— Je ne vous parle pas, mademoiselle.
— C’est dommage. Vous auriez peut-être obtenu une réponse plus agréable si vous aviez commencé par la politesse.
Gabriel posa doucement une main sur le bras de Claire.
— Claire.
Elle le regarda.
— Quoi ?
— Laisse-moi lui répondre.
Elle recula d’un pas, sans baisser les yeux.
Gabriel fit face à Françoise.
— Je ne suis pas venu ici pour déranger votre fille. Je ne savais pas qu’elle se mariait avec Antoine Delmas.
— Vous auriez dû comprendre que votre présence pouvait être mal interprétée.
— Par qui ?
Françoise ouvrit la bouche, puis la referma.
— Par les invités, bien sûr.
— Je ne suis responsable ni de leurs suppositions ni des choix de votre fille.
Le visage de Françoise se tendit.
— Vous avez toujours été très doué pour présenter les choses de façon avantageuse.
Gabriel eut un sourire froid.
— Et vous avez toujours été très douée pour éviter les questions auxquelles vous ne souhaitez pas répondre.
Cette fois, Françoise recula.
Claire comprit alors que le malaise ne concernait pas uniquement Élise.
La mère de la mariée aussi connaissait Gabriel.
Et elle aussi semblait redouter ce qu’il pouvait dire.
Françoise se pencha vers lui.
— Vous ne pouvez pas laisser le passé revenir aujourd’hui.
— Le passé n’est pas revenu, madame. Il était simplement caché derrière une porte.
Il marqua une pause.
— Et quelqu’un vient de l’ouvrir.
Françoise regarda Claire avec une hostilité soudaine.
— Vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez.
Claire soutint son regard.
— C’est possible. Mais je sais parfaitement dans quoi je ne veux plus m’engager.
Elle prit son sac.
— Je ne veux plus être dans une pièce où tout le monde connaît la vérité sauf la personne qu’on essaie de ridiculiser.
Françoise resta muette.
Claire se tourna vers Gabriel.
— Je vais prendre l’air.
Elle s’éloigna sans attendre de réponse.
Elle entendit Gabriel la suivre quelques secondes plus tard.
Lorsqu’il la rejoignit près d’une fontaine en pierre, elle fixait les poissons qui glissaient dans l’eau claire.
— Je suis désolé, dit-il.
Claire poussa un soupir.
— Tu vas vraiment continuer ?
— Probablement.
Elle se retourna vers lui.
— Gabriel, je ne sais pas ce qui s’est passé entre toi et Élise. Je ne sais pas pourquoi sa mère te connaît. Je ne sais pas pourquoi Antoine est soudain aussi nerveux.
Elle marqua une pause.
— Mais je commence à me demander si tu m’as choisie pour une raison que tu ne veux pas me révéler.
Gabriel parut sincèrement blessé.
— Je ne t’ai pas choisie. Maud nous a présentés. C’est toi qui m’as proposé de venir.
— Tu comprends ce que je veux dire.
— Oui.
Il s’approcha, mais conserva une distance respectueuse.
— Claire, si j’avais su qu’Élise épousait Antoine, j’aurais réfléchi à deux fois avant d’accepter. Je ne voulais pas me retrouver ici. Je ne voulais pas revoir cette famille.
— Pourquoi ?
Il regarda les cyprès qui longeaient l’allée.
— Parce que j’ai passé beaucoup trop de temps à essayer de convaincre des gens qui ne voulaient pas entendre la vérité.
Claire attendit.
Gabriel finit par ajouter :
— Et parce que j’ai appris à mes dépens qu’une personne peut raconter une histoire si souvent que tout le monde finit par la croire.
Ces mots touchèrent Claire plus profondément qu’elle ne l’aurait voulu.
Antoine avait fait la même chose après leur séparation.
Il avait expliqué à leurs amis qu’elle était devenue froide, qu’elle refusait de soutenir ses ambitions, qu’elle avait quitté le foyer sans chercher à sauver leur mariage.