Elle détourna rapidement la tête vers la fenêtre.
— Merci.
Gabriel ne fit aucun commentaire.
Il continua de conduire.
Et pour la première fois depuis longtemps, Claire sentit qu’elle pouvait apprécier la présence d’un homme sans devoir décider immédiatement ce qu’elle représentait pour lui.
Elle pouvait simplement être là.
Elle pouvait apprendre à le connaître.
Elle pouvait changer d’avis.
Elle pouvait dire non.
Et rien de tout cela ne ferait d’elle une femme ingrate ou incapable d’aimer.
Lorsque la voiture s’arrêta devant sa petite location pour la nuit, Gabriel descendit et lui ouvrit la portière.
— Voilà, madame la terreur des mariages, annonça-t-il.
Claire éclata de rire.
— Ne m’appelle plus jamais comme ça.
— Je vais y réfléchir.
Elle récupéra son sac, puis se tourna vers lui.
— Merci de m’avoir accompagnée.
— Merci de m’avoir fait confiance.
Elle hésita.
Puis elle se hissa légèrement sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur sa joue.
Gabriel se figea.
Claire recula aussitôt, surprise par sa propre audace.
— C’était pour te remercier, précisa-t-elle.
Il sourit.
— Je n’allais pas demander de remboursement.
Elle leva les yeux au ciel.
— Bonne soirée, Gabriel.
— Bonne soirée, Claire.
Elle entra dans la maison.
Juste avant de fermer la porte, elle le vit rester quelques secondes près de sa voiture, les mains dans les poches, le visage éclairé par un sourire discret.
Elle referma doucement.
Puis elle s’appuya contre la porte.
Elle n’était pas amoureuse.
Elle n’était pas guérie de tout.
Elle ne savait pas si elle reverrait Gabriel.
Mais elle souriait.
Et ce sourire ne devait rien à Antoine.
PARTIE 10 — LE LENDEMAIN DU MARIAGE
Le lendemain matin, Claire se réveilla avec une migraine légère et une dizaine de notifications sur son téléphone.
Elle resta quelques secondes allongée, les yeux fixés sur le plafond.
Puis elle se souvint.
Le domaine.
La robe blanche d’Élise.
L’enveloppe.
Le visage d’Antoine lorsqu’il avait compris que sa femme lui avait menti.
Elle attrapa son téléphone.
Plusieurs messages provenaient d’anciennes connaissances.
« Claire, est-ce que tout va bien ? »
« J’ai entendu dire qu’il s’était passé quelque chose au mariage. »
« Tu étais avec Gabriel Moreau ? »
Un autre message, envoyé par une ancienne amie commune, était plus direct.
« Antoine a quitté le domaine hier soir. Le mariage est suspendu. Tu sais ce qui s’est passé ? »
Claire posa le téléphone.
Elle ne voulait pas devenir la narratrice des malheurs d’Antoine.
Elle n’avait aucune envie de raconter sa version, de transmettre des rumeurs ou de se retrouver au centre d’une histoire qui ne lui appartenait pas.
Elle se leva, prit une douche et se prépara un café.
Puis elle répondit à son amie.
« Je vais bien. Il y a eu des révélations qui concernent les mariés. Je préfère ne pas commenter leur vie privée. »
Elle relut le message avant de l’envoyer.
Autrefois, elle aurait ajouté des explications.
Elle aurait cherché à se justifier, à prouver qu’elle n’était pas responsable de ce qui s’était passé.
Cette fois, elle s’arrêta là.
Elle n’avait pas besoin de convaincre tout le monde.
Vers onze heures, son téléphone sonna.
Antoine.
Claire regarda son nom s’afficher.
Elle hésita, puis décrocha.
— Allô ?
— Claire.
Sa voix était rauque.
— Bonjour, Antoine.
Il resta silencieux quelques secondes.
— Je ne sais pas comment commencer.
— Tu peux commencer par me dire pourquoi tu appelles.
Il expira.
— Je voulais te remercier.
Elle fronça les sourcils.
— Me remercier de quoi ?
— De m’avoir parlé hier. De ne pas avoir essayé de profiter de la situation.
Claire s’appuya contre le plan de travail.
— Je n’avais aucune raison de profiter de ta situation.
— Je sais.
Il marqua une pause.
— Enfin, je commence à comprendre.
Elle ne répondit pas.
— Élise est repartie chez sa mère, poursuivit-il. Nous n’avons pas décidé de la suite. J’ai demandé à mon avocat de m’expliquer les conséquences de notre situation.
— Je suis désolée que tu traverses ça.
— Tu n’as pas à l’être.
Il semblait avoir du mal à prononcer les mots.
— Je crois que j’avais besoin de te dire que j’avais tort.
Claire ferma les yeux.
Elle aurait voulu que cette conversation ait lieu bien plus tôt.
Avant les humiliations.
Avant les remarques sur son ambition.
Avant qu’il ne transforme leur divorce en compétition.
Mais les excuses arrivaient maintenant, et elle ne pouvait pas changer le passé.
— Tu avais tort, Antoine.
Il ne protesta pas.
— Je pensais que si je réussissais davantage, si je gagnais plus d’argent, si je fréquentais des gens plus influents, je finirais par me sentir suffisamment important.
Il eut un rire sans joie.
— Je crois que je me suis perdu en chemin.
Claire écouta.
Pour la première fois, Antoine ne semblait pas chercher à se présenter comme la victime d’une femme qui n’avait pas su le comprendre.
Il parlait de ses propres choix.
— J’ai passé beaucoup de temps à croire que tu étais le problème, reprit-il. C’était plus facile que de reconnaître que je n’étais pas heureux avec moi-même.
Claire sentit une émotion étrange lui traverser la poitrine.
Ce n’était pas de l’amour.
Ce n’était pas du regret.
C’était le sentiment de voir enfin une personne reconnaître une vérité qu’elle avait longtemps refusé d’entendre.
— Je suis contente que tu commences à le comprendre, dit-elle.
— Est-ce que tu crois que je peux changer ?
Elle réfléchit.
— Oui.
Il inspira comme si cette réponse lui avait redonné de l’espoir.
Mais elle ajouta :
— À condition que tu ne le fasses pas pour me récupérer.
Le silence s’installa.
— Je comprends, murmura-t-il.
— Tu dois le faire pour toi. Pour apprendre à vivre avec toi-même sans avoir besoin de rabaisser quelqu’un pour te sentir supérieur.
Antoine resta silencieux longtemps.
Puis il répondit :
— Je vais essayer.
Claire regarda la lumière du soleil sur sa table.
— C’est tout ce que tu peux faire.