Françoise tourna les yeux vers elle.
— Parce que j’avais peur.
— De quoi ?
La femme regarda le domaine.
— De perdre ma fille. De voir notre famille devenir un sujet de conversation. De devoir reconnaître que nous avions commis des erreurs.
Elle serra son sac contre elle.
— Mon mari avait découvert que certaines décisions prises par Élise risquaient de compromettre des engagements financiers de la famille. Il lui avait demandé de mettre de l’ordre dans ses affaires avant de se marier. Elle avait promis de le faire.
— Mais elle ne l’a pas fait, dit Gabriel.
— Non.
Françoise baissa les yeux.
— Mon mari a essayé de l’aider. Il a fait appel à des conseillers, à des avocats. Il voulait que tout soit réglé légalement. Il ne voulait pas que sa fille soit humiliée.
— Et vous avez pensé que le meilleur moyen de la protéger était de cacher la situation à son futur mari ?
Françoise ferma les yeux.
— Je croyais qu’elle finirait par tout lui dire.
Claire eut un rire triste.
— C’est ce que disent beaucoup de gens lorsqu’ils choisissent de laisser un mensonge continuer.
Françoise accepta la remarque sans protester.
— Vous avez raison.
Elle se tourna vers Gabriel.
— Mon mari vous faisait confiance. Il disait que vous étiez le seul homme qui avait refusé de profiter de la vulnérabilité d’Élise, même lorsque vous aviez toutes les raisons d’être en colère contre elle.
Gabriel sembla troublé.
— Je n’ai pas toujours été irréprochable.
— Personne ne l’est.
Françoise prit une inspiration tremblante.
— Il m’a demandé de vous remettre cette lettre si Élise décidait un jour de se marier sans avoir réglé les questions qu’il avait soulevées.
Elle sortit de son sac une seconde enveloppe.
Gabriel la regarda sans la prendre.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas remise avant ?
— Parce que j’espérais que tout se réglerait autrement.
— Et maintenant ?
Françoise tendit l’enveloppe.
— Maintenant, je ne peux plus prétendre que le silence protège qui que ce soit.
Gabriel prit la lettre.
Il l’ouvrit avec précaution et parcourut les premières lignes.
Claire le regarda lire.
Au début, son visage resta impassible.
Puis ses sourcils se froncèrent.
Le passage réticent.
Ses lèvres s’entrouvrirent légèrement.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Claire.
Gabriel ne répondit pas tout de suite.
Il replia la lettre.
— Le père d’Élise voulait qu’un avocat indépendant examine plusieurs opérations financières. Il avait des raisons de penser que des documents avaient été présentés de façon incomplète à certains partenaires.
Françoise hocha la tête.
— Il n’a jamais affirmé que ma fille était coupable de quoi que ce soit. Il voulait simplement que les faits soient vérifiés.
— Et il vous a demandé de conserver ces informations ?
— Oui.
Gabriel relut la lettre.
— Il a également demandé que personne ne soit accusé publiquement sans preuve.
Claire sentit son cœur se serrer.
Voilà donc pourquoi Gabriel refusait de se lancer dans des accusations.
Le père d’Élise ne lui avait pas confié une arme destinée à détruire sa fille.
Il lui avait confié une responsabilité.
Une responsabilité qui consistait à préserver les documents, à respecter la procédure et à ne pas transformer des soupçons en condamnation.
Françoise s’essuya les yeux.
— Je sais que vous n’avez aucune obligation de nous aider. Mais je vous demande de faire ce que mon mari aurait voulu.
Gabriel replia la lettre.
— Ce que votre mari aurait voulu, c’est que la vérité soit établie.
— Oui.
— Alors il faut que les personnes compétentes examinent les documents. Pas que nous organisions un procès au milieu d’une réception.
Françoise acquiesça.
— Je comprends.
Il la regarda avec gravité.
— Et vous devez comprendre autre chose. Je ne vais pas mentir pour protéger Élise. Je ne vais pas mentir non plus pour la punir.
— Je comprends.
— Si des questions financières doivent être réglées, elles le seront par les voies appropriées. Si quelqu’un a commis une faute, les faits devront être établis. Mais je ne participerai pas à une campagne destinée à humilier votre fille.
Françoise se mit à pleurer silencieusement.
— Merci.
Gabriel secoua la tête.
— Ne me remerciez pas. Faites simplement ce que vous auriez dû faire depuis le début.
La femme hocha la tête.
Puis elle se tourna vers Claire.
— Je suis désolée de vous avoir parlé avec autant de mépris tout à l’heure.
Claire la regarda longuement.
— Vous ne me connaissez pas.
— Je le sais.
— Alors vous n’aviez aucune raison de supposer que j’étais incapable de comprendre ce qui se passait.
Françoise baissa les yeux.
— Vous avez raison.
Claire sentit la colère qu’elle avait éprouvée un peu plus tôt se dissiper.
Elle n’avait pas envie de punir cette femme.
Elle voulait simplement qu’elle comprenne que le respect ne devait pas être réservé aux personnes dont on connaissait le nom, la fortune ou l’influence.
— J’espère que vous parlerez honnêtement à votre fille, dit-elle.
Françoise releva la tête.
— Je le ferai.
— Et à Antoine.
— Oui.
Claire acquiesça.
— Alors je vous souhaite bon courage.
Elle se détourna.
Cette fois, Françoise ne les retint pas.
Lorsqu’ils arrivèrent à la voiture, Gabriel resta quelques secondes sans ouvrir la portière.
Il tenait toujours la lettre.
— Tu sais, dit-il, je crois que je viens enfin de comprendre pourquoi le père d’Élise m’avait demandé de conserver ces documents.
Claire attendit.
— Il ne voulait pas que je gagne contre sa fille. Il voulait que je sois capable de lui dire non sans chercher à me venger.
Il eut un sourire amer.
— Je n’avais jamais compris cette nuance.
Claire posa une main sur son épaule.
— Tu n’as pas besoin de gagner contre quelqu’un pour avoir raison de t’éloigner.
Il tourna la tête vers elle.
— Tu as appris ça avec Antoine ?
Elle hocha la tête.
— À mes dépens.
Il lui ouvrit la portière.