Il aimait les bâtiments qui avaient une histoire.
— J’aime l’idée qu’on puisse réparer quelque chose sans effacer ce qui le rend unique, expliqua-t-il.
Claire remua son café.
— Tu parles de bâtiments ou de personnes ?
Gabriel sourit.
— Peut-être des deux.
Elle baissa les yeux pour cacher son sourire.
Puis elle lui parla de son propre travail, de ses ambitions et des projets qu’elle avait abandonnés pendant son mariage.
Gabriel l’écouta sans l’interrompre.
Lorsqu’elle eut terminé, il demanda :
— Qu’est-ce qui t’empêche de reprendre ces projets maintenant ?
Claire réfléchit.
— La peur, peut-être.
— De quoi ?
— De me tromper. De perdre du temps. De découvrir que je ne suis pas aussi douée que je le pensais.
Il hocha la tête.
— Et si tu te trompais ?
Elle le regarda.
— Comment ça ?
— Si tu te trompais sur toi-même. Si tu étais plus capable que tu ne le crois.
Claire sourit doucement.
— Tu as une façon agaçante de poser les bonnes questions.
— C’est un talent professionnel.
— Tu es donc payé pour être agaçant ?
— Très bien payé.
Elle éclata de rire.
Puis son expression devint plus sérieuse.
— Je veux reprendre une formation. J’y pense depuis des mois.
— Alors fais-le.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Je sais. Mais tu n’as pas besoin de régler toute ta vie avant de faire le premier pas.
Claire regarda son café.
Elle avait passé des années à attendre le bon moment.
Le moment où Antoine serait moins occupé.
Le moment où leur situation financière serait plus stable.
Le moment où elle se sentirait assez sûre d’elle.
Elle avait toujours trouvé une raison de reporter ses propres envies.
Aujourd’hui, elle comprenait que la confiance ne viendrait peut-être pas avant l’action.
Elle viendrait après.
— Je vais me renseigner, dit-elle.
Gabriel sourit.
— Voilà un bon début.
Ils sortirent de la librairie en fin d’après-midi.
Le ciel était gris, mais la pluie avait cessé.
Ils marchèrent côte à côte le long des rues, sans se presser.
À un carrefour, Gabriel s’arrêta.
— Claire ?
Elle se tourna vers lui.
— Oui ?
— J’ai passé une très bonne journée.
Elle sourit.
— Moi aussi.
Il hésita.
— Est-ce que je peux te revoir ?
Claire le regarda longuement.
Elle ne voulait pas répondre par peur de le décevoir.
Elle ne voulait pas non plus dire oui simplement parce qu’il lui plaisait.
Elle voulait être honnête.
— Oui, répondit-elle. Mais je veux prendre mon temps.
Gabriel acquiesça.
— Je suis d’accord.
— Je ne veux pas que tu deviennes la personne qui m’aide à oublier Antoine.
— Je ne le veux pas non plus.
— Je veux que tu sois quelqu’un que j’apprends à connaître parce que j’en ai envie. Pas parce que j’ai besoin de prouver quelque chose à mon ex-mari.
Gabriel sourit.
— Alors nous avons la même intention.
Claire le regarda.
Puis elle lui prit doucement la main.
Ce geste était simple.
Il ne promettait pas l’avenir.
Il ne réparait pas le passé.
Il signifiait seulement qu’elle avait envie de continuer à marcher à côté de lui.
Et pour le moment, c’était largement suffisant.
PARTIE 14 — ANTOINE FACE À LUI-MÊME
Deux mois après le mariage, Antoine se retrouva seul dans son appartement.
La séparation avec Élise n’avait pas été simple.
Les avocats avaient échangé des courriers. Des documents avaient été examinés. Certaines informations financières avaient nécessité des vérifications supplémentaires.
Antoine ne savait toujours pas quelle serait l’issue de toutes les démarches.
Il savait seulement qu’il ne pouvait plus continuer à vivre comme avant.
Il avait annulé plusieurs événements professionnels et pris quelques jours de congé.
Ses amis lui avaient conseillé de se montrer en public, de donner l’impression que rien ne l’atteignait.
Un collègue lui avait même suggéré de publier une photographie de lui dans un restaurant chic, accompagné d’un message sur les nouveaux départs.
Antoine avait refusé.
Il en avait assez de transformer sa vie en vitrine.
Un soir, il ouvrit un vieux tiroir et y trouva une photographie de Claire.
Ils étaient en vacances, plusieurs années auparavant.
Elle portait une robe d’été et riait, la tête légèrement penchée en arrière.
Lui avait un bras autour de ses épaules.
À l’époque, il avait trouvé cette photographie parfaite.
Ils semblaient heureux.
Il la regarda longtemps.
Puis il se souvint de la journée qui avait suivi.
Il avait reçu un appel professionnel important. Il avait passé l’après-midi à discuter avec un client, puis avait reproché à Claire d’avoir insisté pour qu’ils restent dîner ensemble.
Elle avait répondu qu’elle voulait simplement passer du temps avec lui.
Il lui avait dit qu’elle devait comprendre ses ambitions.
Il avait ensuite oublié la dispute.
Elle, probablement, s’en était souvenue.
Antoine posa la photographie sur la table.
Il ne pouvait pas réécrire leur histoire.
Il ne pouvait pas lui demander de revenir pour vérifier qu’il avait changé.
Il pouvait seulement apprendre à ne plus reproduire les mêmes erreurs.
Le lendemain, il prit rendez-vous avec un thérapeute.
La première séance fut difficile.
Il parla de son ambition, de son enfance, de son besoin de réussir et de sa peur de paraître faible.
Il admit qu’il avait souvent traité les relations comme des contrats dont il voulait obtenir le meilleur rendement.
Il expliqua qu’il avait voulu épouser Élise parce qu’elle correspondait à l’image de la femme qu’il pensait devoir avoir à ses côtés.
Puis il parla de Claire.
— Je crois que je l’aimais, dit-il.
Le thérapeute lui demanda :
— Comment le lui montriez-vous ?
Antoine ouvrit la bouche.
Il chercha une réponse.
Puis il baissa les yeux.
Il se souvint des cadeaux qu’il lui avait achetés, des voyages qu’il avait organisés et des compliments qu’il lui adressait lorsqu’elle réussissait quelque chose qui le rendait fier.
Mais il se souvint aussi des silences, des critiques et des exigences.
Il réalisa qu’il avait souvent confondu le fait de prendre soin de quelqu’un avec le fait de décider pour cette personne.