— Je ne sais pas si Gabriel est un homme admirable. Je ne sais pas s’il a fait des erreurs. Mais je sais qu’il m’a regardé dans les yeux aujourd’hui sans chercher à me convaincre de quoi que ce soit.

Il marqua une pause.

— Toi, tu m’as regardé dans les yeux pendant des mois en sachant que tu me mentais.

Puis il sortit.

Élise s’effondra sur le bord du lit.

Dans le couloir, Antoine s’arrêta devant un miroir.

Il avait encore sa boutonnière à la veste.

Son alliance brillait à son doigt.

Il la contempla longuement, puis ferma le poing.

Pour la première fois de sa vie, il ne se demanda pas comment sauver son image.

Il se demanda comment il avait pu confondre le bonheur avec la réussite.

Et cette question lui fit plus mal que toutes les paroles de Gabriel.

PARTIE 7 — CLAIRE N’ÉTAIT PLUS LA FEMME QU’IL AVAIT QUITTÉE

Pendant qu’Antoine affrontait Élise, Claire avait quitté la terrasse pour rejoindre le jardin.

Elle s’était installée sur un banc de pierre, à l’ombre d’un grand magnolia.

Au loin, les invités recommençaient à parler, mais leurs conversations étaient plus basses. Le mariage avait perdu son rythme. Les serveurs circulaient sans savoir s’ils devaient continuer à servir le champagne ou attendre de nouvelles instructions.

Claire regardait ses mains.

Elle ne tremblait pas.

C’était étrange.

Elle aurait pensé qu’assister à la crise d’Antoine lui procurerait une satisfaction immense.

Après tout, il l’avait invitée dans l’espoir de la voir souffrir.

Il avait probablement imaginé qu’elle arriverait seule, qu’elle chercherait son regard pendant la cérémonie, qu’elle comparerait sa vie à celle d’Élise et qu’elle repartirait avec le sentiment d’avoir été remplacée.

Mais ce qui se passait maintenant lui inspirait surtout une fatigue profonde.

Elle avait passé trop de temps à essayer de comprendre pourquoi Antoine avait choisi de la traiter comme une personne inférieure.

Elle avait cherché ce qui lui manquait, ce qu’elle aurait dû faire différemment, ce qu’elle aurait pu changer pour mériter davantage de respect.

Elle avait même suivi quelques séances de thérapie pour apprendre à cesser de se reprocher la fin de son mariage.

Et aujourd’hui, elle réalisait quelque chose de simple.

Le problème n’avait jamais été qu’elle ne méritait pas d’être aimée.

Le problème était qu’elle avait passé des années à chercher de l’amour auprès d’un homme qui avait besoin de se sentir supérieur à elle.

Elle entendit des pas sur le gravier.

Gabriel s’assit à côté d’elle, en laissant une distance entre eux.

— Tu vas bien ?

Claire prit le temps de réfléchir.

— Je crois que oui.

— Tu n’as pas l’air heureuse.

— Je ne sais pas si je dois l’être.

Il acquiesça.

— Tu n’es pas obligée de l’être.

Elle tourna la tête vers lui.

— Tu sais, je pensais que si Antoine me voyait avec quelqu’un d’autre, je me sentirais enfin libérée.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je me rends compte que sa réaction ne change rien à ce qui s’est passé entre nous.

Elle eut un petit sourire.

— C’est presque décevant.

Gabriel rit doucement.

— Nous avons parfois besoin de voir les choses de nos propres yeux avant d’accepter qu’elles ne nous appartiennent plus.

Claire observa les feuilles du magnolia.

— Quand Antoine m’a quittée, il m’a dit que je n’étais pas assez ambitieuse pour lui.

— Il avait tort.

— Je le sais aujourd’hui. Mais à l’époque, je l’ai cru.

Elle inspira profondément.

— J’ai commencé à travailler davantage. J’ai accepté des responsabilités que je ne voulais pas. Je me suis habillée comme il aimait. J’ai cessé de voir certaines amies parce qu’il les trouvait trop bruyantes.

Sa voix se fit plus basse.

— J’ai essayé de devenir une femme qu’il serait fier d’afficher.

Gabriel ne l’interrompit pas.

— Et malgré tout ça, il m’a quittée pour Élise. Il m’a expliqué qu’elle avait quelque chose que je n’aurais jamais : de l’élégance, de l’ambition, de l’assurance.

Claire secoua la tête.

— Le pire, ce n’était pas qu’il m’ait remplacée. C’était de croire qu’il avait raison.

Gabriel posa ses mains sur ses genoux.

— Ce que quelqu’un choisit de voir en toi ne définit pas ce que tu es.

Claire le regarda.

— Tu as toujours de jolies phrases comme ça ?

— Seulement quand je suis assis sous un arbre avec une femme qui me donne envie de faire bonne impression.

Elle rit malgré elle.

Le rire lui fit du bien.

Pas parce qu’elle oubliait ce qui venait de se passer, mais parce qu’elle n’avait plus l’impression d’être enfermée dans cette journée.

Elle pouvait rire.

Elle pouvait réfléchir.

Elle pouvait décider de partir.

Et aucune de ces décisions ne nécessitait l’approbation d’Antoine.

— Je veux que tu me racontes la suite de ton histoire avec Élise, dit-elle.

Gabriel se tourna vers elle.

— Tu es sûre ?

— Oui. Mais je veux que tu me racontes les faits. Pas une version destinée à me faire penser que tu es le héros de l’histoire.

Il sourit.

— Marché conclu.

Il prit quelques secondes avant de commencer.

— Après nos fiançailles, Élise m’a présenté plusieurs projets d’investissement. Elle disait qu’elle voulait créer une entreprise avec des partenaires étrangers. Je l’ai aidée à étudier les dossiers, mais je n’ai jamais été son associé.

— Et les dettes ?

— Elles existaient déjà. Certaines provenaient d’investissements risqués. D’autres étaient liées à des engagements personnels que je n’ai compris qu’après notre séparation.

— Tu lui as prêté de l’argent ?

— Oui. J’ai accepté de lui avancer une somme pour régler une échéance urgente. Elle m’avait promis de me rembourser dans les six mois.

— Elle ne l’a pas fait ?

— Non.

— Tu l’as poursuivie en justice ?

— J’ai demandé conseil à un avocat. Nous avons échangé plusieurs courriers. Finalement, une partie du différend a été réglée par un accord.

Claire fronça les sourcils.

— Alors pourquoi parle-t-on encore de documents ?