Il avait oublié de mentionner ses absences, ses remarques humiliantes, les soirées où il rentrait tard en lui reprochant de poser des questions.
Il avait oublié de raconter les fois où elle avait pleuré dans leur salle de bains pour que personne ne l’entende.
Et surtout, il avait oublié de dire qu’elle était partie après avoir compris que rester aurait signifié disparaître.
— Je sais ce que tu veux dire, murmura-t-elle.
Gabriel la regarda.
— Je m’en doutais.
— Antoine a raconté sa version à tout le monde. Pendant des mois, j’ai eu l’impression de devoir défendre chaque décision que je prenais.
— Tu n’as pas à te défendre aujourd’hui.
— Je sais.
Elle inspira profondément.
— C’est justement pour ça que je vais retourner là-bas.
Gabriel lui tendit son bras.
— Alors allons-y.
Claire le prit.
Cette fois, elle ne le faisait pas pour rendre Antoine jaloux.
Elle le faisait parce qu’elle avait décidé de ne plus fuir les endroits où quelqu’un avait tenté de lui faire croire qu’elle n’avait pas sa place.
Et lorsque les deux revinrent sur la terrasse, ils découvrirent que le mariage venait de changer de visage.
Antoine se tenait au milieu d’un petit cercle d’invités.
Élise avait disparu.
Et sur la table principale, à côté du gâteau de mariage, reposait une enveloppe blanche portant un nom écrit à la main.
Gabriel Moreau.
PARTIE 5 — LA LETTRE QUI N’AURAIT JAMAIS DÛ ARRIVER
Gabriel s’immobilisa.
L’enveloppe semblait ordinaire.
Du papier blanc, un rabat fermé, son nom écrit avec une encre noire légèrement inclinée.
Mais il la regardait comme s’il venait de découvrir une bombe au milieu de la réception.
Claire sentit son bras se tendre sous sa main.
— Tu sais ce que c’est ?
— Non.
Il répondit trop rapidement.
Elle leva les yeux vers lui.
— Gabriel.
Il expira lentement.
— Je reconnais l’écriture.
— Celle d’Élise ?
— Non.
Il s’approcha de la table sans toucher l’enveloppe.
— C’est celle de son père.
Claire se souvint vaguement d’avoir vu le nom de Beaumont sur plusieurs panneaux du domaine. Le mariage semblait être une réunion de familles fortunées, de partenaires commerciaux et d’amis soigneusement sélectionnés.
Mais elle n’avait aucune idée de l’importance de cette famille.
— Son père est ici ?
Gabriel secoua la tête.
— Il est mort il y a deux ans.
Claire se tut.
— Tu le connaissais bien ?
— Assez pour savoir qu’il ne faisait jamais rien sans raison.
Antoine les rejoignit avant qu’ils puissent poursuivre.
Son visage était rouge, mais son sourire était revenu. Un sourire trop large, trop artificiel, celui qu’il arborait lorsqu’il voulait convaincre les autres que tout se déroulait comme prévu.
— Ah, Gabriel. Je vois que tu as découvert notre petite surprise.
Gabriel le regarda sans bouger.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je n’en sais rien. Élise m’a demandé de la laisser ici.
— Et tu as accepté ?
— C’est mon mariage, Gabriel. Je n’ai pas l’habitude de demander des explications pour chaque enveloppe qui arrive sur une table.
Claire observe Antoine.
Il mentait.
Elle n’aurait pas su expliquer comment elle le savait, mais elle connaissait ce ton, cette façon de parler trop fort et de sourire au mauvais moment.
Elle l’avait entendu pendant six ans.
— Tu devrais peut-être ouvrir l’enveloppe, suggéra-t-elle.
Antoine se tourna vers elle.
— Personne ne t’a demandé ton avis.
Claire sourit.
— C’est vrai. Mais tu as l’air tellement heureux de donner le tien à tout le monde que j’ai pensé que tu apprécierais un peu de compagnie.
Quelques invités détournèrent le visage pour cacher leur sourire.
Antoine s’approcha d’elle.
— Tu crois vraiment que tu peux venir ici avec un homme que personne ne connaît et te comporter comme si tu étais chez toi ?
— Non. Je me comporte comme une invitée qui essaie de comprendre pourquoi les mariés sont incapables de se parler sans avoir peur d’être entendus.
Il se raidit.
— Fais attention, Claire.
Elle sentit la menace dans sa voix.
Autrefois, ces trois mots auraient suffi à la faire taire.
Aujourd’hui, ils ne produisirent qu’une étrange lassitude.
— Tu sais ce qui est fascinant, Antoine ? demanda-t-elle doucement. Tu as passé des années à me dire que je manquais d’assurance. Et maintenant, tu sembles incapable de supporter que je réponde à une question sans te demander la permission.
Antoine serra les poings.
Gabriel se plaça légèrement entre eux.
— Ça suffit.
— Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas, répliqua Antoine.
— Tu as raison. Ton mariage ne me regarde pas. Mais Claire n’est pas un objet que tu peux humilier quand tu es contrarié.
Antoine ricana.
— Tu la connais depuis combien de temps ? Trois jours ? Une semaine ? Tu crois déjà pouvoir la sauver ?
Gabriel ne répondit pas immédiatement.
Puis il prononça une phrase qui fit disparaître le sourire d’Antoine.
— Elle n’a pas besoin d’être sauvée. Elle a seulement besoin qu’on cesse de la blesser.
Claire sentit sa gorge se serrer.
Elle baissa les yeux un instant, le temps de reprendre son souffle.
Lorsqu’elle les releva, Antoine avait déjà détourné le regard.
Il fixait l’enveloppe.
— Donne-moi ça, dit-il à Gabriel.
— Pourquoi ?
— Parce que cette lettre concerne ma femme.
— Alors demande-lui de te la remettre.
Antoine regarda autour de lui.
Les invités observaient désormais la scène sans chercher à le dissimuler. Même les serveurs semblaient ralentir leurs mouvements pour suivre la dispute.
Il ne pouvait pas se permettre de perdre la face.
— Élise ! appela-t-il.
Aucune réponse.
— Élise !
Sa voix se brisa légèrement.
Françoise apparut au bout de la terrasse.
— Elle est dans la suite, annonça-t-elle. Elle a besoin de quelques minutes.
Antoine se tourna vers elle.
— Pourquoi y a-t-il une lettre destinée à Gabriel sur la table de mon mariage ?
Françoise pâlit.
— Je ne sais pas.
— Arrêtez tous de me dire que vous ne savez rien !