Le silence devint total.
Antoine se passa une main sur le visage.
— Je veux une explication. Maintenant.
Françoise s’approcha de lui.
— Ce n’est ni le lieu ni le moment.
— C’est ce que tout le monde me dit depuis que Gabriel est arrivé !
Il désigna l’enveloppe.
— Pourquoi son nom est-il écrit dessus ?
Françoise jeta un regard à Gabriel.
Pendant un instant, elle sembla chercher une réponse dans son visage.
Puis elle murmura :
— Parce que ton beau-père avait prévu que vous finiriez par vous rencontrer.
Antoine reste immobile.
— Quoi ?
— Il avait demandé que cette lettre soit remise à Gabriel si certaines circonstances se présentaient.
— Quelles circonstances ?
Françoise baissa les yeux.
— Je ne sais pas exactement.
Gabriel s’avance.
— Madame Beaumont, je vous en prie. Ne recommencez pas.
Elle releva brusquement la tête.
— Ne recommencez pas quoi ?
— À prétendre que vous ignorez tout.
Sa voix était calme, mais chaque mot semblait peser davantage que le précédent.
— Votre mari m’a rencontré plusieurs fois après notre séparation. Il m’a expliqué ce qu’il soupçonnait. Il m’a demandé de conserver certains documents. Et il m’a dit que si Élise épousait un jour un homme sans lui avoir raconté la vérité, je ne devais pas intervenir à moins d’y être contraint.
Antoine regarda sa belle-mère comme s’il ne la reconnaissait plus.
— De quels documents parlez-vous ?
Françoise ne répondit pas.
Gabriel poursuivit :
— Je n’ai jamais voulu utiliser ce qu’il m’a confié. Je ne suis pas venu ici pour détruire Élise. Mais je ne laisserai personne m’accuser d’avoir inventé cette histoire simplement parce que sa révélation dérange.
Antoine recula d’un pas.
— Quelle histoire ?
Gabriel regarda l’enveloppe.
— Celle que votre femme ne vous a jamais racontée.
À ces mots, un murmure parcourut la terrasse.
Une invitée posa sa main sur sa bouche.
Un homme près du bar sortit son téléphone, mais sa compagne le força à le ranger.
Claire sentit une tension étrange s’installer.
Ce n’était plus une dispute entre un ex-fiancé et une mariée.
C’était le début d’une révélation que plusieurs personnes avaient tenté d’empêcher.
Antoine prit l’enveloppe.
— Très bien. Puisque personne ne veut me parler, nous allons lire cette lettre.
Gabriel tendit la main.
— Présent.
— Pourquoi ? Tu as peur de ce qu’elle contient ?
— Non. Je veux simplement éviter que tu ouvres une lettre privée devant deux cents personnes.
Antoine eut un rire sec.
— C’est assez ironique venant de l’homme qui débarque à mon mariage avec le passé de ma femme sous le bras.
— Je ne suis pas venu avec son passé. C’est son passé qui m’attendait ici.
Antoine déchira le rabat.
Françoise poussa un petit cri.
— Antoine, non !
Mais il avait déjà sorti la feuille.
Il parcourut les premières lignes.
Son expression changea.
D’abord, il fronça les sourcils.
Puis son regard se fixa sur un passage.
Enfin, son visage perdit toute couleur.
— Non, murmura-t-il.
Claire sentit Gabriel se raidir.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
Antoine ne répondit pas.
Il relut la première page, puis la retourna pour vérifier qu’il n’en manquait pas une autre.
Ses lèvres tremblaient.
— Ce n’est pas possible.
Françoise tendit la main.
— Donne-moi cette lettre.
Il la repoussa brutalement.
— Depuis combien de temps le saviez-vous ?
— Antoine…
— Depuis combien de temps ?
Sa voix claqua contre les murs de pierre du domaine.
Françoise ferma les yeux.
Ce geste fut une réponse.
Antoine laissa retomber la lettre sur la table.
— Vous le saviez.
Personne ne bougea.
Il regarda Gabriel.
— Et toi aussi.
Gabriel ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Antoine eut un sourire incrédule.
— Tout le monde savait donc quelque chose sur ma femme, sauf moi.
Il se tourna vers la terrasse, vers les invités, vers les visages qui avaient cessé de sourire.
— Vous avez tous l’air de trouver ça normal ?
Personne ne répondit.
Il ramassa la lettre.
— Où est Élise ?
Françoise tenta de le retenir.
— Ne monte pas la voir maintenant.
Il se dégagea.
— Écartez-vous.
Puis il traversa la terrasse, la lettre froissée dans la main, et disparut dans le bâtiment principal.
Claire reste immobile.
Elle avait imaginé plusieurs scénarios en acceptant l’invitation d’Antoine.
Elle s’était préparée à des regards compatissants, à des remarques sur son célibat, peut-être même à une tentative de provocation de la part d’Élise.
Elle n’avait jamais imaginé assister à l’effondrement d’un mariage avant même le début du dîner.
Gabriel se pencha vers elle.
— Nous devrions peut-être partir.
Claire regarda l’entrée du bâtiment.
— Pas encore.
— Claire…
— Je ne veux pas connaître leurs secrets par curiosité. Je veux comprendre pourquoi ils ont essayé de te faire taire.
Elle posa une main sur son bras.
— Et pourquoi ils ont cru que mon arrivée allait leur permettre de garder le contrôle.
Gabriel la contempla quelques secondes.
Puis il acquiesça.
— D’accord. Mais si la situation devient dangereuse, nous partons.
— Promis.
À cet instant, un bruit de verre brisé retentit à l’étage.
Une seconde plus tard, une voix féminine éclata.
— TU N’AVAIS PAS LE DROIT !
C’était Élise.
Et pour la première fois de la journée, sa voix ne ressemblait plus à celle d’une mariée parfaite.
Elle ressemblait à celle d’une femme qui venait de comprendre que ses mensonges ne la protégeraient plus.
PARTIE 6 — SIX ANNÉES DE MARIAGE ET UN SEUL MENSONGE
Antoine avait toujours cru qu’il était capable de reconnaître les signes d’une trahison.
Il savait repérer une hésitation dans une négociation, un sourire trop poli chez un associé, une promesse formulée avec des mots soigneusement choisis.
Il avait construit sa carrière sur cette conviction : il était plus intelligent que la plupart des gens et suffisamment ambitieux pour ne jamais se laisser dépasser.
Pourtant, dans la suite nuptiale, il découvrait qu’il n’avait peut-être jamais compris la femme qu’il venait d’épouser.